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Le théâtre amateur, nouvel underground ?
L’ère du voilà
Quatre questions à l’humanisme
 
Christian Doumet,
Professeur de littérature française et d’esthétique musicale à l’université Paris 8,
Directeur de programme au Collège international de philosophie
 
 
 
L’une des questions majeures qui traversent l’histoire de la pensée occidentale concerne la définition, le statut et la valeur de l’humain. Distinct en cela d’autres régions où le cosmos, ou bien les dieux offrent les principaux foyers d’élaboration, l’Occident s’est, dès Héraclite, constitué dans le travail incessant du concept d’humanité. Non que les cosmologies ou les théologies aient été absentes de son horizon, bien au contraire ; mais elles y furent toujours soumises à une anthropologie, et même, la plupart du temps, à un point de vue anthropocentrique. Suivre l’histoire de ce travail, c’est donc d’une certaine manière épouser les grands mouvements de cette « pensée » – si tant est qu’elle puisse être appréhendée dans son unité.

On peut apercevoir cinq moments dans la pensée de l’humain, à travers les deux millénaires et demi qui nous séparent de sa fondation grecque.

1. Le moment des humanités qui correspond aux deux Antiquités (grecque et latine), et qui est celui de la situation de l’homme dans le monde. L’accent y est placé sur les questions de mesure (et de démesure, hubris), de justice (Platon, La République), d’organisation de la cité mais aussi de bon usage du langage (Aristote, Rhétorique), du bon réglage de la relation aux dieux (Eschyle, la tragédie grecque dans son ensemble) et au cosmos (Pythagore). Ce moment porte en lui, à travers le souci de l’harmonie, l’idée d’un ordre du monde qui ouvre le champ à la fois à la construction politique, à l’invention d’un art et à un projet scientifique.

2. Le moment de l’humanisme qui s’ouvre dès le XIVème siècle. Il n’est plus celui de la situation, mais celui de la confiance. Dans un vaste mouvement de laïcisation, le divin perd une part des prérogatives qui avaient fait des sociétés médiévales une humanité en attente de l’au-delà. Cette confiance se fonde sur une croyance dans les pouvoirs bienfaisants de l’agent humain, étayée par les grandes découvertes dans l’espace et dans les sciences, les productions artistiques qui s’attardent de plus en plus sur les charmes de la vie terrestre, et les œuvres de la pensée qui puisent aux sources antiques (aux humanités) les raisons d’une nouvelle maîtrise.

3. Le moment de l’humanité des droits de l’homme  : celle de l’homme universel, mais aussi de l’homme abstrait, dépourvu de toute attache locale, ethnique, sociale. L’ « exportation » des droits de l’homme (le mot, avec ses connotations économiques, suffit à indiquer l’influence de la conception humaine des Lumières sur la mondialisation moderne), question périphérique mais insistante de la mondialisation, n’est possible, et donc problématique, que parce que l’ « homme » dont il s’agit là est à la fois présent partout où il y a de l’humanité, et trouvable nulle part.

4. Le moment des sciences humaines que Claude Lévi-Strauss fait commencer avec le Rousseau des Confessions et du Discours sur l’inégalité. Plus question ici de la belle confiance dont on a vu les ultimes manifestations dans la philosophie des Lumières et dans ses suites révolutionnaires. Sous l’éclairage des événements, le règne d’une raison éprise de clarté s’effrite au profit d’une interrogation portée sur ce qui, de l’humanité, n’apparaît pas au premier regard, ce qui agit en elle, à travers elle, à son insu. Il est significatif qu’à quelques décennies près naissent une puissante réflexion sur l’histoire des peuples (Michelet), la sociologie (Durkheim) et la psychanalyse (Freud). À l’ère de la confiance fait suite une « ère du soupçon » dont le XXème siècle ne fera qu’intensifier le questionnement. Ce moment est aussi celui qui découvre le pluriel de l’humanité. Rousseau notait déjà, dans l’Essai sur l’origine des langues, que « pour étudier l’homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés. » Cette intuition de la pensée ethnologique peut s’entendre aussi comme la mort de l’Homme et l’avènement d’une humanité prise dans la diversité de ses cultures.

5. Ce moment-là est le nôtre : celui de l’homme global, c’est-à-dire intégré aux multiples réseaux de communication planétaire et à la marchandisation uniformisée. On ne sait comment le nommer, mais si le terme d’humanitaire ne s’était pas spécialisé dans la politique des réponses à la souffrance, s’il pouvait garder en lui le sens d’une vision de l’humanité qui fonde cette politique sur le sentiment d’une solidarité universelle, sur la perception aiguë des inégalités économiques en même temps que sur la conscience des différences ethnologiques et culturelles, il serait un mot assez juste.

 

Ces cinq moments ne sont nullement les séquences d’une histoire linéaire. La complexité de notre temps tient précisément au fait que nous soyons toujours tributaires des humanités – même sans le savoir bien souvent – à travers l’institution de la démocratie, à travers le sens du tragique, et plus généralement à travers nos manières d’articuler la pensée ; toujours baignés aussi de confiance humaniste et de la croyance en une maîtrise souveraine du donné ; toujours hantés encore par les questions qui nous viennent des sciences humaines et de leur relativisme ; et naturellement, entraînés dans les mouvements de la pensée humanitaire au sens que j’ai dit. Ces variations autour de l’humain se superposent en nous, interagissent, se contredisent, rendant notre relation à la totalité humaine problématique et inquiète, brouillant notre vision, entretenant pourtant encore la croyance dans quelque chose comme l’humanité, entendue dans son tout massif et dans les strates de ses définitions entassées.

 

Mais en réalité, l’inquiétude que j’évoque n’est pas seulement l’effet de cette superposition : elle était déjà largement présente dans certains textes fondateurs des sciences humaines et y avait été clairement nommée (Freud, Malaise dans la civilisation) ; elle découle d’un antagonisme entre l’attitude de confiance et de maîtrise qui inspire les humanismes de toute sorte, et la logique inverse menée par les sciences humaines et relayée par un regard humanitaire, voire anti-humaniste. C’est pourquoi il me paraît important, dans le rapport à l’humain qui est le nôtre, de nous tourner une fois de plus vers l’humanisme dont, Jean-François Billeter l’a bien montré, la prééminence de l’économie dans nos sociétés est encore une manifestation, et de le mettre en question. J’adresserai ainsi quatre questions à l’humanisme, sans prétendre y répondre, mais plutôt afin de cerner ce qui, dans notre géologie mentale, nous rend aujourd’hui angoissante la pensée de l’humain.

 

1/ L’humanisme et l’universel ? Que faire de la pensée de l’universel impliquée dans l’humanisme (l’Homme = tous les hommes), alors que nous connaissons le leurre de cette vision construite au mépris de la diversité des cultures humaines ? Autre formulation : comment dégager l’humanisme de ce qu’il doit au modèle de l’homme européen ? (cf. le dernier livre de François Jullien, De l’universel, de l’uniforme, du commun et du dialogue entre les cultures).

2/ L’humanisme et la communication ? Comment penser la longue durée humaine (celle des générations familiales et sociétales, celle des ères historiques, celle des civilisations) à laquelle se réfère nécessairement l’humanisme, au moment où des réseaux de communication de toute sorte installent les hommes dans une attention exclusive à l’instant présent et à son incessante mobilité ? Autre formulation : comment comprendre l’instantanéisme communicationnel en continuité avec l’obsession patrimoniale et conservatoire de nos sociétés ?

3/ L’humanisme et la marchandise ? Comment penser la valeur d’humanité transcendante à tout homme dans un monde où la marchandise et la marchandisation sont les valeurs dominantes ? (cf. Jean-François Billeter, Chine trois fois muette.) Autre formulation : comment maintenir une valeur ontologique de l’humain dans un monde où tant d’hommes sont pratiquement assimilés au statut de la marchandise ?

4/ L’humanisme et l’animalité ? L’humanisme s’est édifié sur l’opposition de l’humain à l’animalité. Il a relégué dans les ténèbres de la bêtise le monde animal, et avec lui, l’animalité dont chaque homme participe (cf. Élisabeth de Fontenay, Le Silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité). Hors de nous comme en nous, l’animal et son écologie ont été asservis au nom d’une suprématie que redouble et caricature aujourd’hui la mainmise de l’économie sur les sociétés. Comment penser encore le règne animal face au règne humain ? Autre formulation : l’humanisme qui a fondé l’idéologie économique moderne n’est-il pas en train d’engendrer des monstres (monstres paysagers, écologiques et politiques, si l’on veut bien admettre que ces trois aspects de la vie en société ne sont pas séparables) pour avoir trop négligé hors de lui l’animalité ?