Fabrice Chêne,
Professeur de français au Lycée de Longjumeau,
Critique dramatique sur le site
www.lestroiscoups.com
Mars 2010
A chaque décennie ses tics de langage, ses mots à la mode, ses expressions favorites : des formules stéréotypées qui parasitent les discours et après quelques années finissent par devenir exaspérantes à force d’être entendues. Ces expressions passe-partout n’ont souvent pas grand sens, mais elles sont la marque d’une époque, elles l’identifient, et peut-être la résument. En les citant, on reconnaît aussitôt l’idiome de ces années-là. Ces tics langagiers sont nombreux. Pour s’en tenir aux plus saillants : qui ne se souvient qu’il y a vingt ans l’affreux quelque part était sur toutes les lèvres ? Au tournant du siècle, quelque part s’est vu détrôné par l’horripilant c’est vrai que, bien plus universellement répandu, dans lequel d’ailleurs Renaud Camus, il y a quelques années, n’hésitait pas à voir le cri de ralliement d’une société petite bourgeoise triomphante.
Depuis quelques mois, un tout nouveau mot parasite a fait son apparition, se propageant autrement plus vite que la grippe A, infestant les neurones aussi sûrement qu’un virus informatique prend possession d’un disque dur. Peut-être ne l’avez-vous pas encore remarqué ? C’est un petit mot de deux syllabes, tout simple, dont vous êtes peut-être déjà un adepte sans le savoir. Quelques exemples saisis au vol sur les ondes, parmi des dizaines d’autres :
Un animateur de débats télévisés : « C’est normal qu’on vous interroge sur, voilà, ce que vous en pensez. »
Un jeune chanteur interprète sur scène ses nouvelles chansons : « Une manière pour moi, voilà, de les faire exister. »
Un humoriste ambitieux : « J’aimais déjà écrire pour la télé mais, voilà, j’ai eu envie d’un autre format. »
Un tennisman autosatisfait (c’est presque un pléonasme) : « Etre en finale, c’est bien, surtout que, voilà, c’est ma première finale en France. »
Un journaliste préoccupé : « La capitale n’est plus attractive parce que, voilà, elle n’a pas su évoluer. »
Un critique littéraire sévère : « Il faudrait, voilà, qu’il renouvelle un peu son style. »
Un acteur admiratif : « Quand je le vois jouer, voilà, il m’impressionne. »
Un commentateur sportif optimiste : « On n’est pas à l’abri, voilà, d’une belle performance. »
On pourrait bien sûr poursuivre la litanie. Allumez votre radio ou votre téléviseur : il y a de fortes chances pour qu’un ou plusieurs voilà viennent heurter vos oreilles dans la minute. Comme pour tous les stéréotypes du même genre, la propagation de voilà passe avant tout par les ondes – et l’emballement médiatique aidant, cette propagation est quasi immédiate. Bien sûr, pour mieux se convaincre du phénomène, on peut aussi tout simplement s’écouter parler. Car il est plus qu’évident que notre propre discours porte la trace du matraquage médiatique que nous subissons. Ce qu’on nous serine à longueur de journées, un mimétisme inconscient nous pousse à le reproduire. Tout le monde (ou presque) dit voilà. Mais si cette inflation est en grande partie imputable aux médias audiovisuels, c’est que ceux-ci ont un effet indéniablement prescripteur, et transforment à leur insu les auditeurs en autant de perroquets.
Un petit rappel de vocabulaire pour s’éclaircir les idées. Voilà, que l’on classe parmi les prépositions, a plusieurs usages. Il peut s’employer pour présenter quelqu’un ou quelque chose (comme dans : « voilà ma sœur », ou « me voilà ! »). On peut aussi l’utiliser pour rappeler ce dont il vient d’être question : « voilà tout », « en voilà assez ». Il peut également servir à présenter une circonstance nouvelle : « Un soir de pluie, v’là qu’on gratte à ma porte », écrit joliment Brassens.
Outre les emplois susmentionnés, le Robert nous apprend que cette préposition peut aussi… ne rien vouloir dire du tout. Dans ce cas, elle aura une valeur explétive, c’est-à-dire que sa seule fonction sera de souligner un argument, une objection : « C’était simple, seulement voilà, il suffisait d’y penser » (Anouilh).
Le mal est identifié, le diagnostic posé : nos médias – et, partant, notre société tout entière – sont actuellement atteints de voilà explétifs proliférants. Si l’on ajoute qu’« explétif » (« qui est usité sans utilité pour le sens ou la syntaxe d’une phrase ») vient du latin explere : remplir, on voit que le phénomène actuel nous dit quelque chose de l’inanité du langage médiatique, où il s’agit surtout de remplir du temps avec des paroles. Certes, ce n’est pas la première fois que l’on prend le bavardage des médias (l’« universel reportage » dont parlait déjà Mallarmé) en flagrant délit de vacuité. Il faut bien reconnaître aussi que notre société souffre de maux autrement plus alarmants. Mais si le mal est bénin, ce n’est pas une raison pour ne pas nous pencher sur la signification du symptôme. Rien de plus urgent que d’interroger ce qui ne sert à rien.
Quant au remède, on peut rapidement évacuer la question : il n’y en a pas. Comme pour la rubéole, on ne peut qu’attendre que ça passe, c’est-à-dire, en l’occurrence, qu’un nouveau tic de langage finisse par se substituer à la scie actuelle. D’ici là, tout indique que nous soyons partis pour une bonne décennie de voilà…
On peut d’abord noter qu’en comparaison de ses prédécesseurs, voilà tend plutôt à se faire oublier. Quelque part, lourd et inélégant, se voyait comme le nez au milieu de la figure, dénotait un langage relâché. C’est vrai que avait la fierté péremptoire du siècle commençant. Forcément placé en début de phrase, on ne pouvait pas le rater. Voilà, qui allie la brièveté à la discrétion, est plus insidieux. Il fait profil bas. Il sait se faire tout petit au milieu de la phrase, se dissimuler dans ses replis. En somme, il aimerait bien qu’on ne le remarque pas. De fait, si ce n’était l’effet de répétition, il passerait presque inaperçu. Cette modestie cependant n’est qu’apparente. Pour le comprendre, il faut revenir un instant sur le stéréotype auquel il tend à se substituer.
L’époque n’est pas si lointaine où pratiquement une phrase sur deux, à la télévision comme à la radio, commençait par l’inévitable c’est vrai que (il en reste d’ailleurs des traces). Analysant le phénomène, l’écrivain Renaud Camus y voyait d’abord le signe d’une irrémédiable dévalorisation du langage, d’une telle perte de confiance dans le pouvoir des mots, dans la capacité de la langue à dire le vrai, qu’une assertion, pour avoir une chance d’être entendue, devait à chaque instant s’accompagner de l’affirmation de sa vérité. (Renaud Camus, Du sens, POL, 2002, p. 135). Il l’interprétait surtout comme la revendication égalitaire d’une société où chacun, faisant confiance à la spontanéité irréfléchie de son propre point de vue, tenait à faire savoir que son opinion valait bien celle du voisin. Ce « c’est-vrai-qu’isme » ambiant était ainsi présenté comme le symptôme privilégié d’une tendance plus vaste – et dérivant sans doute d’un individualisme à l’américaine – « l’enfermement content de soi de la personne dans ce qu’elle est » (ibid, p. 151).
Voilà partage avec c’est vrai que cette tendance à l’auto-affirmation : ce que je dis est vrai puisque je le dis. Il est donc faussement modeste : au contraire il constate, il présente le message délivré comme évident, allant de soi, vrai de soi-même (en ce sens, il est aussi tautologique que c’est vrai que). On peut donc dire qu’il enfonce le clou. Il est la marque d’un temps où la parole, en même temps qu’elle devient plus aisément publique (par le biais des médias traditionnels, désormais relayés par les nouvelles technologies de la communication) devient aussi, pour employer un mot à la mode, décomplexée, c’est-à-dire impudente. L’expression favorite d’une époque où chacun est tenté, pour ne pas dire sommé, d’affirmer haut et fort son point de vue, d’asséner ses vérités premières. L’ère du voilà annonce un monde narcissique et complaisant où chaque parole s’auto-promeut en même temps qu’elle s’énonce.
Encore faudrait-il que cette opinion soit à peu près correctement formulée. Or, on ne peut que constater que ce n’est plus du tout le cas. Voilà témoigne d’une grande paresse syntaxique chez ceux qui font entendre leur voix sur les ondes. Les phrases ne sont plus des phrases, avec cette pause obligatoire qui les coupe en deux. Que vaut une pensée qui ne fait plus l’effort non seulement de s’élaborer, mais même de s’articuler correctement ? Il y a fort à parier que cette facilité de langage soit le plus court chemin vers l’idée reçue, en même temps que la plus sûre ennemie de l’esprit de finesse. Son emploi systématique proclame le règne de l’opinion immédiatement intelligible, qui est souvent une opinion paresseuse. On pourrait aller jusqu’à dire que voilà est poujadiste, au sens où il porte en lui l’affirmation de la vanité des esprits subtils.
Pour se convaincre que voilà est égalitaire au très mauvais sens du terme, il suffit de considérer l’universalité du phénomène. Du sportif à l’intellectuel, nul n’y échappe. Jusqu’à une période récente, la classe cultivée érigeait des barrières pour se protéger de ces manières de dire jugées indignes. Il y a dix ou quinze ans, employer quelque part – dans le sens dévoyé qu’a pris l’expression – paraissait très vulgaire. Il semble bien que voilà ait réussi à franchir les défenses immunitaires des intellectuels français. Le test est facile à faire : on entend à peu près autant de voilà sur France culture que sur RMC. Toujours en guise d’échantillons :
Un écrivain goncourable : « Je veux qu’on sache que, voilà, cette histoire-là c’est moi qui la raconte. »
Un auteur à succès : « Je me suis rendu compte que, voilà, il fallait faire de cette infirmité une force. »
Un philosophe du matin : « La France serait un empilement, voilà, d’apports extérieurs. »
Le même critique littéraire que tout à l’heure : « Comment la politique a intérêt, voilà, à jouer de la mode. »
Encore un écrivain : « La révolution se fait, voilà, sur la terre entière, ou elle ne se fait pas. »
Un animateur d’émission culturelle : « C’est encore, voilà, du bonheur, du bonheur… »
Qu’en conclure ? La sociolinguistique, qui a connu son heure de gloire, se donnait pour tâche de mettre en rapport les pratiques langagières et l’appartenance socioculturelle des individus. Elle traquait les occurrences quantifiables de certaines tournures, montrait que celles-ci dépendaient de facteurs économiques, sociaux ou ethniques. Le rouleau compresseur de notre société hyper médiatique réduit à rien ces vaines subtilités. Dorénavant, tout le monde parlera plus ou moins de la même façon. Voilà n’est en aucun cas un marqueur discriminant d’appartenance socioculturelle. Il est au contraire la preuve la plus flagrante du pouvoir uniformisant des médias, auquel nul ne résiste. Son succès correspond sans doute à un pas décisif sur la voie d’un parler unique, vers l’avènement d’une manière de dire médiocrement consensuelle, se complaisant dans le conformisme. A l’ère du voilà, ni les écrivains, ni les philosophes ne sont plus les garants du bien dire.
Il serait fautif, tentant d’analyser un phénomène linguistique, de ne pas tenir compte de sa dimension intersubjective. On ne parle pas tout seul. Quand on dit voilà, on veut aussi que les autres nous entendent le dire. La grande force de voilà, disions-vous, c’est qu’il met tout le monde à égalité. Or, cette langue universelle qui ne se donne plus la peine de formuler les idées, qui s’écoute parler et se contente de nous servir un prêt-à-penser immédiatement compréhensible, c’est celle des médias en tant qu’ils fixent la norme du discours ambiant. Ce qu’ils imposent, c’est ce qu’on pourrait appeler « le ton de l’époque », que chacun – consciemment ou non – s’empresse d’adopter. Car employer le mot à la mode, c’est montrer qu’on adopte résolument le langage de la tribu, c’est être « dans le coup ».
La fonction principale de ces signes linguistiques, qui sont aussi des signes de reconnaissance, est de chercher à établir entre les locuteurs une forme de connivence. Si c’est le cas de celui qui nous occupe, c’est parce que voilà est, pourrait-on dire, à la fois euphémistique et emphatique. Euphémistique en ce qu’il semble inviter l’interlocuteur à compléter le message qu’on lui délivre. Si l’idée reste à demi formulée, c’est parce qu’on suppose que l’autre a déjà compris, et accepté, ce qu’on est en train de lui dire. Vous voyez très bien où je veux en venir, sous-entend voilà. Inutile de vous faire un dessin. Emphatique, parce que le mot souligne, en même temps qu’il l’affirme, cette adhésion immédiate et obligatoire de l’autre à mon message. Nous nous sommes compris, proclame-t-il, puisque nous pensons la même chose.
Cette pause dans la phrase est donc aussi une pose. Celle-ci, en même temps qu’elle consiste à uniformiser le discours, revient à installer les locuteurs dans une connivence qui est la marque du temps : je suis des vôtres, dit-elle à chaque instant. Et non seulement je parle la même langue que vous, mais nous sommes forcément du même avis. En ce sens, voilà est doublement conformiste. Etrange expression, au fond, qui postule l’unanimité au sein même du débat, qui désamorce par avance la contestation, en présuppose la vanité. Etonnante formule qui semble bannir du discours le principe de contradiction. Dès lors, il devient tentant d’y voir l’expression favorite et tautologique d’une société pressée de discréditer d’emblée tout discours dissident ou contestataire. Celle d’un monde qui, après la déroute des idéologies, ne reconnaît plus d’alternative à ce qu’il est.
Risquons une autre hypothèse, qui prolonge ce qui précède. On ne s’est pas encore assez interrogé sur la signification de ce blanc dans la phrase, de ce temps d’arrêt. Une petite respiration, voilà, et ça repart. Comme si tout le monde avait désormais besoin de reprendre son souffle, en s’appuyant sur ce mot, pour pouvoir finir sa phrase. Plutôt qu’une facilité ou un relâchement, ne pourrait-on pas déceler là un signe de lassitude ? Une curieuse marque d’épuisement ? Plutôt qu’une paresse de la langue, ne peut-on y lire un symptôme d’accablement généralisé ?
Voilà ponctue en effet la phrase en lui donnant un accent de résignation. « C’est comme ça », semble-t-il dire. Rien à faire. Comme s’il ne s’agissait que de d’entériner l’âpreté du monde dans lequel nous vivons, d’en réaffirmer la décourageante nécessité. Il se pourrait bien que ce mot ne soit finalement rien d’autre que le signe linguistique de notre ère de crise, cette crise dont on nous promet qu’elle ne sera pas la dernière. Peut-être que derrière chaque voilà se cache un « voilà où nous en sommes », c’est-à-dire en réalité un « pauvre de nous ! » Le « ton de l’époque », ce serait justement celui de ce constat consterné, indissociable d’un sentiment d’universelle impuissance. Et la belle unanimité que l’on entend sur les ondes pourrait du même coup être perçue, en ces temps difficiles, comme l’ébauche d’une solidarité désenchantée.
Alors ? Simple effet de saturation d’un langage médiatique autotélique ? Paresse du discours symptomatique d’un épuisement des idées ? Connivence résignée ? Remarquons pour finir que ce mot qui ne veut rien dire crée autour du message un curieux effet de « flouté ». Le souci qu’il marque de rester dans l’imprécision semble nimber ce dont on parle d’une sorte de halo, comme pour en atténuer le caractère trop impérieux. J’ai parlé de maux plus graves qui menacent notre société. Ils sont légion : les gouffres que nous fait frôler la spéculation financière, la misère sociale, l’inéluctable déclin de l’Europe, l’absence totale d’un projet de société digne de ce nom de la part de nos élites… Ne se pourrait-il pas que l’incessant bavardage médiatique, sous prétexte de vouloir leur porter remède, ne se contente en fait de les couvrir d’un voilà pudique, comme pour mieux les escamoter à notre vue ? De constater, en deux syllabes, la catastrophe, pour mieux la dissimuler ? De montrer et de masquer, en un même souffle, l’ampleur du désastre ?