Pour une association comme la nôtre, qui intervient en permanence dans le champ de l’éducation et celui de la culture, l’époque actuelle est riche de questions et d’incertitudes. L’affaiblissement du lien civique d’un côté, la précarité et la difficulté de l’emploi d’un autre, contribuent à saper les bases mêmes des principes qui fondaient le système de l’enseignement supérieur et l’action culturelle. On peut bien constater qu’avec le décalage de l’insertion professionnelle on est jeune plus longtemps, on est obligé d’ajouter, avec Pierre Mayol, que cette prolongation se fait par défaut, et que le sens même du passage à l’âge adulte devient obscur. Cette extension dans le temps des limbes juvéniles a des incidences directes sur le système éducatif et sur la vie culturelle d’une catégorie qui devient plus nombreuse et plus diverse.
La sociologie a, c’est bien connu, réponse à tout. La voici qui, forte d’une enquête sur les comportements culturels, qualifie la couleur culturelle dominante chez la jeunesse de « culture jeune ». Certes, des invariants apparaissent pour l’ensemble des 12-25 ans mais, à y regarder de plus près, les dosages varient subtilement et sans aucun doute significativement. Percevoir ces différenciations suppose, toutefois, que l’on cesse de considérer la culture par sa forme extérieure de pratiques de consommation, et que l’on cherche à identifier ce jeu de construction varié qu’est la vie culturelle de chacun. Alain disait : « On prouve tout ce qu’on veut, le difficile est de savoir ce qu’on veut prouver ». Les sociologues, qui saisissent avant tout les comportements moyens, ont une tendance naturelle à homogénéiser excessivement la réalité. D’où une logique de l’interprétation qui tend à se substituer à la logique des faits. De surcroît, les matériaux qu’ils utilisent peuvent s’avérer inadaptés : ainsi, travailler sur les jeunes sans être capables de distinguer ceux qui sont scolarisés de ceux qui ne le sont plus prive à l’évidence d’un élément d’analyse essentiel. Certaines ruptures dans les pratiques culturelles, qui interviennent entre 15 et 19 ans, ne peuvent sans doute pas se comprendre sans perception de l’itinéraire scolaire concomitant.
Le besoin se fait cruellement sentir, pour aller plus loin, d’analyses qualitatives fines et de suivi sur des cohortes peut-être moins nombreuses mais plus précisément identifiées. L’enjeu est essentiel pour ceux qui, comme nous, s’intéressent au monde étudiant encore mal identifié. La chose est urgente, car on n’échappera pas à une remise en cause radicale des perspectives. Dans ce qui est beaucoup plus et autre chose qu’un conflit de générations, il faut pouvoir connaître avec précision non seulement, bien sûr, les aspirations des jeunes, mais aussi et surtout la façon dont elles se construisent et évoluent. On sait déjà ce que cette manière n’est plus : l’onde antique où l’on puisait des références ou des exemples pour inventer un chemin, voire un monde nouveau, semble avoir cessé de couler. Une nouvelle renaissance s’impose : car si on ne remonte jamais le cours irréversible du temps, il n’en reste pas moins que la quête, ou la compréhension de ce qui a été, forge les outils d’un devenir possible.
Claude Patriat